Bilan politique

La Guinée, encore victime de ses errements politiques

L’année 2006 aura été la période de tous les avatars politiques en Guinée. Le pays a vécu au rythme infernal de la maladie et des agissements effarants de son président. Le Général Lansana Conté qui a noyé le pays dans un flot de décrets dont certains ne sont pris que pour être annulés quelques heures après. Signe que le navire ivre de la Guinée se trouve entre des mains plus que jamais incertaines et hésitantes. Notre revue des événements politiques de l’année écoulée.

Conté en Suisse ou le voyage de toutes les incertitudes

En reconstituant les événements politiques qui ont marqué l’année 2006 en Guinée, l’on obtient un film à scandales dont le ‘’héros’’ s’appelle Lansana Conté. Tant le Chef de l’Etat aura pesé de tout son poids (insidieux ?) sur l’échiquier politique guinéen. Cela commence d’abord par son évacuation sanitaire, en tapinois, à Genève en Suisse. En début mars, le malade guinéen le plus célèbre quitte Conakry en effet, à bord d’un avion médicalisé sans que ses concitoyens n’en soient informés. Une conspiration du silence ourdie par les services de la Présidence de la République autour de ce voyage périlleux qui tournera au psychodrame. Tout de go, les folles rumeurs qui circulent dans le pays font état d’un Lansana Conté presque à l’article de la mort. En fait, aucun chat n’y retrouvait ses petits. Même les radios étrangères auront eu du fil à retordre face à la confusion. Telle que la Radio France Internationale (RFI) qui annonce que le chef de l’Etat guinéen se trouvait ‘’sous assistance respiratoire’’ aux Hôpitaux Universitaires de Genève où, soit dit en passant, le premier président ivoirien Félix Houphouët Boigny a rendu son dernier soupir. L’ère Conté vivait-elle ses derniers instants? Tout ou presque portait à le croire d’autant que, simple coïncidence, une concertation dite ‘’Forces vives de la nation’’ cornaquée notamment par les partis de l’opposition concluait à la nécessité d’un gouvernement de transition dirigé par une personnalité de consensus. Dans la foulée, on parle de plus en plus des velléités d’un coup d’Etat militaire. Dans cette perspective, la cité bruit des échos d’un probable entretien secret entre le Président de l’Assemblée nationale El Hadj Aboubacar Somparé et un groupe d’officiers supérieurs de l’armée guinéenne. Pour tout dire en peu de mots, il y avait péril en la demeure. Comme par un sursaut du désespoir, la Présidence de la République tente d’apaiser les esprits échaudés en publiant un communiqué annonçant que le Général Lansana Conté effectue une visite privée en Suisse.

Un séjour qu’il mettra à profit pour faire des examens médicaux. Mais il en fallait plus pour rassurer le peuple qui, vraisemblablement n’avait pas avalé la pilule servie par le communiqué. Alors, ayant senti le roussi depuis son lit de malade, le chef de l’Etat se résout-il à démentir les rumeurs à travers deux courtes interviews accordées respectivement à la RTG et la RFI. Ecourtant sa retraite médicale, le Chef de l’Etat guinéen est accueilli, une semaine plus tard, par des foules de Conakrykas pressés de voir le ‘’miraculeux’’. Ayant ainsi prouvé, une fois de plus, qu’il restait dur à la mort, Lansana Conté s’offrira d’ailleurs un second voyage médical en Suisse le 11 août. Ce second saut médical aux Hôpitaux Universitaires de Genève souleva moins de vagues chez les Guinéens qui, cette fois, étaient officiellement informés.

Cellou Dalein passe à la trappe de la guerre de succession

L’évacuation sanitaire du Chef de l’Etat aura donc eu le mérite de dévoiler les appétits politiques qui alimentent la guerre de succession qui, déjà, battait son plein dans les arcanes de l’appareil d’Etat depuis décembre 2002, date à laquelle le Général Lansana Conté s’est déclaré malade. L’un des terrains de cet affrontement sur fond de lutte d’intérêts et de clans au sein de l’équipe gouvernementale que l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo était censé diriger se trouve être l’attribution de la 4ème licence téléphonique. Un vrai branle-bas de combat entre le 1er ministre et le ministre des Postes et Télécommunications Jean Claude Sultan. Cellou Dalein voulant le précieux sésame pour la Sénégalaise ‘’Sonatel’’ et ‘’son’’ ministre jurant que seule la société ‘’Investcom’’ le mérite. Fort de l’appui d’une partie du gouvernement avec en tête le ministre Secrétaire général de la présidence d’alors, Sultan tiendra la dragée haute. Avant de remporter la partie grâce à l’arbitrage du Chef de l’Etat le Général Lansana Conté (encore lui) qui, par un décret pris en mars, attribuera ladite licence à Areeba, une filiale d’ ‘’Investcom’’. Un véritable camouflet pour le 1er ministre qui voyait ainsi annulé son arrêté qui avait abrogé l’attribution de cette licence à la même société par le ministre Sultan. Mais c’était là le moindre mal pour l’ancien Premier ministre dont beaucoup pensaient qu’il allait rendre sa démission comme le fit son prédécesseur François Lounceny Fall. N’ayant pas le courage d’un tel acte en sa qualité de pur produit du système en place, Cellou Dalein Diallo s’acharnera plutôt à convaincre le Chef de l’Etat de la nécessité d’une nouvelle équipe gouvernementale, plus ‘’disciplinée’’ celle-ci. Après un long moment de suspense entretenu par le N°1 guinéen, des décrets remaniant et restructurant le gouvernement tombent le 04 avril 2006.
Accueillis comme une victoire de Cellou Dalein Diallo dont les pouvoirs sont d’ailleurs renforcés par le rattachement à la Primature, entre autres, du ministère de l’Economie et des Finances, ces décrets congédient de puissants ministres qui troublaient jusque-là le sommeil du Premier ministre comme Jean Claude Sultan des PTT, Alpha Ibrahima Keira de la Fonction publique… Les nouveaux ministres sont tous soupçonnés d’être des ‘’amis inconditionnels’’ du PM. Mais très vite, le camp adverse mené par un certain El Hadj Fodé Bangoura, alors puissant ministre Secrétaire Général de la présidence, se met en branle. Aidé en cela par d’autres caciques du régime dont le Président de l’Assemblée nationale et le Président du Patronat guinéen et PDG de Futurelec Holding El Hadj Mamadou Sylla. Ce dernier en voulait déjà au Premier ministre pour sa quasi obsession à vouloir lui faire payer les dettes qu’il resterait devoir à l’Etat. Dans le tintamarre soulevé par ce coup de torchon dans le clan adverse, Cellou Dallein Diallo est accusé par ses ‘’ennemis’’ d’avoir perpétré d’un ‘’coup d’Etat’’. Arguant ainsi qu’il a fait signer lesdits décrets en usant de subterfuges… Le Président de la République ne jouissait pas de toute sa lucidité quand il signait les décrets, fantasmait-on. Le lendemain 05 avril 2006, c’est une pluie de décrets qui s’abattra sur Conakry. Précisément 15 heures après, Lansana Conté (toujours lui) annule le décret dit de Cellou Dalein. Suivent alors un troisième, et un quatrième décret. Qui, lui, sera fatal au Premier ministre, limogé pour ‘’faute lourde’’ sans qu’on ne sache trop de quoi retourne ce vocable dans ce cas de figure. Le renvoi de Cellou Dalein suscite alors une grande émotion chez nombre de Guinéens dont certains parleront d’un ‘’infanticide politique’’. Allusion faite aux rapports père-fils qui liaient le Général et son PM qui doit toute sa carrière fulgurante à l’actuel régime.

Difficile début de magistère pour Fodé Bangoura

Le long fleuve agité que représente l’Etat guinéen continuera de couler pendant ce temps. Ainsi, le 29 mai, le Général Lansana Conté remanie et restructure à nouveau son gouvernement composé de six ministères d’Etat et dont les rênes sont confiés, c’est le moins qu’on puisse dire, à celui qui est longtemps passé pour son homme de confiance, El hadj Fodé Bangoura. Nommé ministre d’Etat aux Affaires présidentielles, une sorte de Vice-président de la République, cet homme de l’ombre doit désormais rester à l’avant scène. Le poste de Premier ministre ayant rejoint du coup les poubelles de l’Etat. Ce remaniement aura fait l’effet d’une bombe au sein du peuple en ce sens qu’il repêchait d’anciens commis de l’Etat qualifiés de ‘’serviteurs zélés’’ du régime comme Moussa Solano, Mamady Condé, Alsény Réné Gomez… Surtout que la plupart des ministres recyclés n’avaient pas brillé par leurs performances lors de leur premier passage. Nombre d’observateurs en vinrent ainsi à la conclusion que le Général Lansana Conté avait juste voulu construire le bunker gouvernemental qui doit sauvegarder les vieux jours de son vieux régime. Alors, comment El Hadj Fodé Bangoura notamment allait-il s’y prendre à présent qu’il doit montrer ‘’ses qualités’’ d’homme d’Etat ‘’discret et pragmatique’’. Plutôt mal, serait-on tenté de dire. En témoigne l’entêtement du nouveau gouvernement à organiser le baccalauréat session 2006 malgré son boycott par les enseignants en signe de ralliement à la grève générale illimitée déclenchée par l’intersyndicale CNTG-USTG. C’est un bain de sang qui sanctionnera le lancement avorté, le 12 juin dernier, des premières épreuves suite aux affrontements entre forces de l’ordre et lycéens, que le nouveau ministre de l’Enseignement avait pourtant convaincus du déroulement effectif de l’examen. Bilan : 11 morts sur l’ensemble du territoire national selon la police tandis que les organismes de défense des droits de l’homme font état d’une trentaine de morts.

Des prisonniers pas comme les autres…

Pour rebondir de ce terrible faux pas qui jette une ombre sur le début de son magistère, El Hadj Fodé Bangoura ‘’tente le diable’’ en s’attaquant à l’‘’ami’’ du président Conté, El Hadj Mamadou Sylla, président du Patronat guinéen, au nom des efforts de recouvrement des dettes de l’Etat. L’homme fort du régime effectuait ainsi un saut périlleux parce qu’il n’était pas sans savoir que le Général Lansana Conté a ‘’sacrifié’’ son Premier ministre François Loncény Fall et, à une moindre mesure Cellou Dalein Diallo. D’ailleurs, et c’est le lieu de le rappeler, les deux adversaires du moment avaient pris le parti de faire front commun pour obtenir le départ de ces deux anciens premiers ministres. C’est une guerre sans merci qui les oppose à présent. Une atmosphère qui sera davantage plombée par la question des transactions commerciales et financières entre l’Etat et le Groupe Futurelec dont l’audit sera confié à deux cabinets de renommée internationale. Aux entrefaites de ce bras de fer, les ministres du Contrôle Economique et Financier et de la Culture et des Sports, soupçonnés d’être de mèche avec le PDG de Futurelec sont limogés. A force d’acharnement et de teigne, le ministre d’Etat El Hadj Fodé Bangoura réussira, de fil en aiguille, après tant de tentatives jugées illégales et arbitraires (rappeler la déclaration du Président de l’Assemblée nationale), à faire inculper le Président du Patronat en novembre dernier. Et le 06 décembre, le tout puissant Mamadou Sylla est incarcéré à la Maison Centrale de Conakry. Avec l’ancien Vice-gouverneur de la Banque Centrale de la République de Guinée (BCRG) El Hadj Fodé Soumah arrêté, lui aussi, 48 heures après, le Président de Patronat est accusé de complicité de détournement de deniers publics, d’émission de chèque sans provision et de complicité dans l’affaire des 16 milliards de découvert bancaire à la BCRG. Qui l’eût cru ? Deux protégés du Chef de l’Etat, et non des moindres, réduits à méditer leurs sorts dans une cellule. Mais coup de théâtre ! Le chef de l’Etat dont le mutisme redoutable n’a cessé de susciter jusque-là des interrogations se rend en personne, le 16 décembre, à la prison centrale pour libérer les deux célèbres prisonniers. L’acte présidentiel qui suscite un grand tollé dans l’opinion publique est interprété comme un coup de sabot administré au ministre d’Etat El Hadj Fodé Bangoura. Dont certains attendaient qu’il rende sa démission.

Conté renoue avec le virus de l’ ‘’annulationnite’’

Mais le ministre d’Etat aux Affaires présidentielles qui, dit-t-on, depuis belle lurette se promenait avec une proposition de décret sous le coude obtient, le 22 décembre dernier, un mini remaniement gouvernemental marqué par le départ de trois ministres : Aboubacar Sylla de l’Information, Jean Claude Sultan des Postes et Télécommunications, et Alpha Ibrahima Kéira des Transports. C’était sans doute un lot de consolation que le Général Lansana Conté venait d’accorder à son ministre d’Etat. Mais mal devait en prendre le Chef de l’Etat pour avoir ‘’oser’’ débarquer son demi beau-frère Alpha Ibrahima Kéira, mari de la grande-sœur de son épouse Hadja Kadiatou Seth Conté. Chauffé à blanc par la pression de la famille de celle-ci, aidée de ses propres enfants, le Général revient partiellement sur le décret pour remettre Alpha Ibrahima Keira à son poste de ministre des Transports quelques jours après. Le fait de rapporter cet autre décret fera dire à un observateur que « c’est comme si le Général Lansana Conté avait été piqué par le virus de l’ ‘’annulationnite’’. » L’année politique qui s’achève aura néanmoins été marquée par des acquis non négligeables dans le cadre du dialogue politique. Les discussions entre le gouvernement et le parti au pouvoir d’une part, et la majorité des partis d’opposition d’autre part ont abouti à l’adoption du principe de création d’une Commission électorale nationale indépendante (CENI) chargée conjointement avec le ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation de l’organisation et de la gestion des élections. Autres acquis contenus dans le document consensuel issu dudit dialogue : le financement des partis politiques, le statut des partis de l’opposition… La libéralisation effective des ondes caractérisée par l’existence des radios privées, la liberté de mouvement des partis politiques sont autant de facteurs favorisants qui ont, faut-il le rappeler, convaincu l’Union Européenne à accorder une aide financière de 117 millions d’euros au compte du 9ème Fonds Européen de développement (FED). Peut-on pour autant verser dans l’optimisme quant à ce que nous réserve la nouvelle année 2007 ? Le doute est permis car les faits et gestes des années précédentes ont prouvé que le régime du Général Lansana Conté est loin voire très loin de préoccupations criardes du peuple de Guinée. Alors, à quand la fin de la ‘’Tragédie du Roi Conté’’.

Talibé Barry



Retour   Haut de la page   Imprimer  

©2006 Le Diplomate Guinée. Tous droits reservés. Conception, réalisation et hébérgement Sylcom-Sarl