Enquête : Le mal incurable des centres médicaux communaux de Conakry

31 Aug, 2008

Il n’est nullement exagéré de parler de l’insalubrité qui sévit dans les centres médicaux communaux (CMC) de la capitale. Au manque d’eau et d’électricité entre autres problèmes qui s’étaient enracinés dans ces centres se greffe aujourd’hui l’insalubrité croissante, le sous équipement, le mauvais traitement dont se plaint le personnel. L’affairisme a aussi pris de l’altitude dans nos centres initialement destinés à nous soigner et qui sont devenus des milieux d’affaires comme une tournée en début de semaine dernière dans les CMC nous a permis de le constater.

CMC de Ratoma : Arnaque, insalubrité et obscurité

Mardi 26 août dernier, il est 9 heures du matin dans la cour du CMC de Ratoma. A première vue, tout semble bien propre ici. Mais l’apparence est trompeuse du moment qu’il suffit tout simplement de jeter un petit regard vers la gauche pour voir les poubelles et toilettes se côtoyer.
Les poubelles sont pleines à craquer, des ordures de toute sorte sont abandonnées ça et là. Dans les toilettes, c’est le comble. Des grosses mouches et autres insectes accueillent le visiteur. Les eaux usées stagnent dans les coins et recoins et sachets d’eau sont abandonnés partout après avoir été vidés de leur contenu.

La puanteur qui se dégage est à vous couper le souffle et l’on a beau se boucher le nez, rien n’y fait. Il faut aller voir ailleurs car le coin est particulièrement repoussant.
Ce qui témoigne de l’inhospitalité du coin, aux dires d’une patiente qui a requis l’anonymat nous livre ses sentiments : « Ici les toilettes sont sales, quand on ouvre la porte, il n’y a même pas où mettre les pieds. Ça sent mauvais à l’intérieur. C’est pourquoi dès fois, certains patients n’hésitent pas à se placer tout à coté des toilettes pour se soulager. D’autres par contre vont tout simplement les concessions environnantes pour se mettre à l’aise. Ce qui n’est pas seulement une technique connue par les visiteurs. En dépit de tout, les patients y viennent pour se traiter ».

Mais, un autre problème récurrent sinon inquiétant, c’est la pléthore de plaintes contre les médecins stagiaires qui officient dans ce centre. D’où l’indignation des patients. Emile Pogomou, étudiant de son état qui était venu accompagner sa sœur malade se souvient toujours, le mal dans l’âme de son séjour dans les locaux de ce centre. « La semaine dernière, j’étais hospitalisé ici, il fallait qu’on me place du sérum. Un travail qu’on a confié à un stagiaire qui a eu toutes les peines du monde faire cette opération. Il fallait l’intervention de Dr Kaba pour le faire. Et ce n’est pas tout, car ici les médecins font les affaires au dos des malades. C’est de l’arnaque pure et simple ».

Nous décidons alors de prendre langue avec certains responsables du centre. Dr Hawa Bangoura est chef des services urgences. D’entrée, elle dit être très occupée « Attendez que je libère les malades, ce sont des cas d’urgences ».
Il était déjà 12h05. 30 minutes après, nous voilà à nouveau devant Dr Bangoura. « Je ne peux rien dire sans l’autorisation de mon directeur », s’est elle contentée de nous lancer à la figure. Malgré tout, on ne désarme point. Un autre médecin nous souffle à l’oreille : « Allez-y voir le surveillant général. Il en dira beaucoup ». Son nom, M. Claude Bangoura au visage tendu nous parle d’abord du problème d’eau et d’électricité : « ici le courant n’est pas stable, nous suivons le même rythme que ceux des quartiers. C’est-à-dire un jour sur deux et parfois même durant deux jours le courant ne fait pas signe. Nous avons quand même un petit groupe que nous allumons pendant la journée de 11h à 16h, spécialement pour l’écographie. Il arrive qu’on utilise les bougies et des torches dans le bloc opératoire. Nous avons interpellé les autorités en vain. Beaucoup de promesses faites par certains partenaires sont restées sans suite. Pour l’eau, le centre est doté d’un forage. Mais nos salles sont sous équipées».
Abordant la question de l’insalubrité M. Bangoura répond : « Nous avons un groupe de jeunes chargés de l’assainissement des locaux. Aussi, nous sommes abonnés aux PME de ramassage des ordures qui viennent régulièrement le faire ».

Les contre vérités ont été vite mises à nu par un jeune chargé de l’assainissement. « Nous n’avons pas de matériel de travail. Il nous manque les balais, les gants. En ce qui concerne le ramassage d’ordures, les PME ne viennent pas a temps. On n’a pas suffisamment d’eau pour bien faire notre travail. L’eau ne vient que quand il y a le courant. Nous sommes exposés à des risques de maladie. Par exemple les malades peuvent vomir dans les salles. Face à tous ces problèmes, nous ne recevons qu’un maigre salaire et en cas de maladie, nous ne sommes pas pris en charge » se lamente-t-il.

CMC de Dixinn : enclavement, insécurité…

Contrairement à Ratoma, le CMC de Dixinn enclavé dans le quartier de la Minière présente un visage un peu reluisant. Ici, il existe des toilettes pour tous les services qui composent le centre. Et les visiteurs aussi y passent de moments agréables. Mais tout n’est pas rose.
En plus du sous équipement dans les salles, l’enclavement reste un autre problème. Koulako Mansaré est un des surveillants des lieux : « L’accès à l’hôpital n’est pas facile. On n’a pas de bloc opératoire, ni de courant, comme vous le voyez nous avons un groupe électrogène qui alimente de 8h à 17h le laboratoire, les services de la radio et de l’écographie ainsi que le cabinet dentaire. La nuit, nous nous servons des bougies ou des torches pour éclairer les salles. Pour les questions d’eau, il n’en manque que les mardis et mercredis. Les familles des patients sont tenues de s’approvisionner avec des bidons pour ces deux jours. »

Quant à l’assainissement, le matériel manque de façon criarde. M. Keïta Mohamed, maintenancier et membre du service d’assainissement: « nos équipements sont incomplets, il n’y a pas de gants. Nous courons tous les risques d’infections. On peut utiliser un même gant durant 1 à 2 mois. Nous manquons d’eau de javel pour la désinfection. Quant au traitement salarial, c’est autre chose ».

Mme Christine Théa, matrone est aussi désabusée : « en plus des problèmes de salaires et du manque matériels, nous sommes assaillis par l’insécurité. Il y a des nuits où le travail est complètement perturbé à cause des coups de feu qui retentissent en l’air. Ce qui fait que certains patients ne peuvent pas faire le déplacement la nuit, car derrière le bâtiment, il y a des rails qui sont le lieu de prédilection pour délinquants. Toute chose qui rend ce centre peu fréquentable ». Nous décidons donc de rencontrer le directeur général pour plus d’informations. Celui-ci étant absent, nous tentons de voir son adjoint qui était aussi absent.
C’est le chef de service administratif et financier, M. Kaba Ibrahima Kalil, qui nous reçoit enfin : « j’aurais bien voulu vous donner de larges d’informations. Mais comme vous pouvez le remarquer, je viens de passer le service et je suis muté au CMC de Simbaya. Je n’attend que le retour du directeur de la grande réunion du comité technique régional de la santé (CTRS) pour quitter ».

CMC de Coléah : Au-delà des problèmes récurrents d’eau et de courant électrique…

De l’extérieur la propreté, le CMC de Coléah est assez impressionnante. Mais à l’image de Ratoma, le problème d’eau et de courant se pose avec acuité. Plainte d’un patient « je suis venu faire la radio, mais il n’ y a pas de courant, il est 14h, depuis 8h je suis là. Je viens d’apprendre que le courant ne viendra que le soir ».

Pis quand on a besoin d’aller aux toilettes il faut se pourvoir de sachets d’eau. Le directeur du centre que nous désirons rencontrer est absent, nous informe la surveillante générale. Et Mme Marguerite Bangoura d’ajouter : « Je ne peux rien vous dire sans l’autorisation de mon directeur. Comme vous le constatez, il est en réunion au CTRS ».

CMC de Matam : Médecins stagiaires à l’index !

Au CMC de Matam dans la Commune du même nom, l’insalubrité est considérée comme l’ennemi numéro un. Ici, à la différence des autres centres médicaux, dans les robinets, l’eau coule à flot presque tous les jours. Quant au problème de courant, il n’est pas sans solution. Car il y a un groupe d’appoint qui alimente tout le centre.
M. Fofana Mohamed, agent du bureau d’entrée : « Nous ne recevons pas ici régulièrement le courant de l’EDG, mais nous sommes tous les jours alimentés grâce à l’appui de Médecins sans frontières qui nous a offert un générateur. C’est ce qui nous permet aussi d’avoir de l’eau à partir d’un bassin même en cas de coupure d’eau ».

M. Fofana ne manque pas aussi de fustiger le comportement de certains médecin titulaires et stagiaires : « les stagiaires prennent rendez-vous avec certains malades du quartier qui refusent de payer les tickets à la rentrée. Même certains médecins titulaires en font autant. Concernant nos conditions de vie, j’avoue que nous ne sommes pas bien payés. Nous travaillons beaucoup plus par rapport à ce que qu’on nous donne comme salaire ».
Ici encore, le directeur est absent pour les mêmes motifs. Cette réunion du CTRS, nous sommes accueillis par Mme Fatouma Konaté, la surveillante générale, qui, comme sa collègue de Coléah, a préféré garder silence. ‘’Mon chef étant absent je ne suis pas autorisée de parler à la presse’’ a-t-elle martelé.

Les Communes de Kaloum et de Matoto, n’étant pas dotées de CMC ont été exclues de notre enquête. En attendant, force est de retenir qu’en raison de sa dimension et de son éloignement, la Commune de Matoto devrait avoir son CMC, voire un hôpital digne du nom.


Salim Youssouf Diallo & Madeleine Falivogui

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