MAITRE ALPHA OUMAR SY SAVANE PROFESSEUR, GEOGRAPHE INTERNATIONALISTE : DEPERDITION SCOLAIRE

02 Aug, 2008

Le Diplomate : Parlez nous à présent des conséquences de la déperdition scolaire en Guinée ?

Me SY SAVANE : Autant pour les causes, les conséquences aussi sont d’ordres socioculturels, économiques et autres. Les enfants ratés, c’est-à-dire ceux qui ont abandonné l’école, et ne font rien d’autres de constructifs polluent l’atmosphère sociale et portent atteinte à la sécurité et à la stabilité de la société. Ils influencent négativement les enfants décidés à consentir tous les sacrifices nécessaires pour mener à terme leur éducation et leur enseignement afin de devenir des citoyens modèles. Ces enfants font manquer à la nation tout entière des ressources humaines, des compétences compétitives capable de construire une nation de prospérité, de paix et de justice sociale.

De par leurs mauvais comportements, ils font traîner dans la boue la nation qui les a incarnée. Par exemple: prenez les coupeurs de route, les bandits de grand chemin à Conakry et à l’intérieur du pays, les violeurs de nuit et de jour, les truands et les voleurs des lieux publics, ils ont tous fait quelques années à l’école. Ils se sont mis eux-mêmes au rebut. Ils font fausser les statistiques sur l’alphabétisation, la scolarité et l’emploi dans le pays. Ils ne connaissent ni leurs droits ni leurs devoirs et deviennent par derrière eux-mêmes des bêtes de somme, des imprévisibles, donc des fous sociaux.

Que faut-il faire pour palier la déperdition scolaire en Guinée ?

L’Ētat de Guinée doit assumer son rôle d’instituteur du social en renforçant les valeurs de l’éducation, de l’enseignement et de la culture. Il doit faire de l’école un milieu préservé et réservé. Il doit légiférer dans le sens de faire respecter le droit des enfants à l’éducation, une éducation du futur. Il doit soutenir les institutions d’enseignement et d’éducation quelles qu’elles soient (privées ou publiques). Il doit rendre l’école attractive par l’infrastructure et la pertinence des programmes d’enseignement, et par la performance des enseignants et des directions. Une attention toute particulière doit être accordée aux enseignants auxquels l’Ētat de Guinée a toujours promis sans jamais réaliser. Ils demeurent des laissés-pour-compte accusés d’être à l’origine de tous les maux de la société guinéenne.

Quelle place occupent les parents d’élèves dans votre stratégie de lutte contre la déperdition scolaire ?

Les parents doivent être informés, sensibilisés et convaincus de la nécessité de soutenir par tous les moyens les enfants scolarisés afin qu’ils arrivent à bon port dans les études. Ils doivent établir un filon de communication entre eux et les enseignants dans les institutions scolaires même si celles-ci sont privées.

Quel appel lancez-vous aux parents et aux décideurs pour le cas particulier des filles ?

Les filles doivent mériter une attention toute particulière parce qu’elles constituent un groupe fragile dans la société, mais aussi le groupe le plus important numériquement. Elles doivent être encadrées dans un programme d’enseignement sexuel pour leur éviter les grossesses hors mariage et le sida. Cette attention se justifie par le fait que pour une Guinée compétitive sur le plan international, il faut des femmes capables et éclairées sur leurs responsabilités dans et en dehors du foyer. C’est le seul moyen de les libérer de l’emprise démoniaque des hommes de tout acabit.

Maître, on dit souvent que l’école doit aboutir à quelque chose. A quoi par exemple ?

Oui ! L’école doit aboutir à quelque chose. Si on consent tous les sacrifices pour étudier, cela mérite d’être sanctionné par un emploi ou∕et par un soutien aux entreprises individuelles et collectives, et pourquoi pas étatiques. L’école doit avoir un impact sur la conduite quotidienne, sur la qualité de la prestation sociale, sur la compréhension de l’autre, sur le sens de l’équité et de la piété, sur le faire-savoir et l’esprit de paix et de justice sociale. Si cela est, peu d’enfants quitteront l’école pour le vagabondage, le vol, le viol, le vandalisme, la fourberie, la filouterie, l’arrogance, l’insolence, etc.

Après ce bref survol des tenants et aboutissants de la déperdition scolaire, y a-t-il d’autres causes qui font que les enfants abandonnent l’école ?

Une question pertinente qui mérite une réponse tirée de la réalité des faits. En effet, le manque de confiance du citoyen dans la politique de gestion du système éducatif est l’une des causes essentielles de la déperdition scolaire en Guinée. Cette année, l’organisation des examens a lamentablement échoué par le déroulement frauduleux et chaotique de ceux-ci. Finalement, le Ministre de l’enseignement pré-universitaire a été obligé de bloquer le déroulement du brevet et de la reprendre plus tard. La politique d’un pas en avant, deux pas en arrière pratiquée par le département de l’Enseignement pré-universitaire est un motif suffisant pour que les citoyens, les «élèves eux-mêmes et nos observateurs avertis perdent totalement confiance en l’école guinéenne. En effet, c’est le même ministre avec le même staff et dans les mêmes conditions sociologiques et financières qui a réussi pour la session 2007 une organisation impeccable, un déroulement sans embûches pour aboutir à des résultats reflétant le niveau réel des examinés.

Qu’est-ce qui peut expliquer ce retour aux vieilles habitudes malsaines pour notre système éducatif ?

C’est parce que tout simplement le changement a changé ou alors il est changeant par le fait que le syndrome du changement qualitatif s’est dissout dans l’esprit de ceux-là mêmes qui doivent leurs porte-feuilles ministériels au changement. C’est aussi parce que la technostructure du domaine de l’éducation nationale est la même depuis près de 20 ans. Les mauvaises habitudes ne se jettent pas comme une peau de banane.

Quel examen peut-on faire du visage de l’Ecole guinéenne ?

L’école guinéenne présente un visage hideux et un corps en panne parce que caractérisée par son inadaptation aux réalités nationales et aux convergences internationales, et par son manque d’universalité parce que le système politique qui la gère est fermé et partisan. Elle pratique le favoritisme, enseigne la tricherie, l’escroquerie et la fraude. Elle cultive la paresse et la fausseté, et entretient la médiocrité et la fainéantise. Enfin, elle entretient la déperdition des fonds publics par le triple exercice de la même compétence.

Quelles solutions pour redorer le visage de l’Ecole guinéenne ?

Pour aller droit aux buts, il faudra nécessairement fusionner de nouveau les départements en charge de l’Education et de la Recherche Scientifique ; définir exactement les tâches au niveau de toutes les structures et à tous les niveaux du système ; adapter les programmes aux réalités nationales et à l’environnement international avec prédominance accrue aux sciences et à la technologie ; responsabiliser davantage les chefs d’établissement dans les domaines financier et disciplinaire ; rentabiliser les institutions d’enseignement supérieur et professionnel ; assurer l’attractivité de la fonction enseignante ; surtout injecter du sang nouveau, c’est-à-dire de nouvelles têtes, au domaine de l’Education et de la Recherche Scientifique.

Le prix à payer pour la valorisation du système éducatif guinéen est certes lourd, très lourd, mais l’Etat de Guinée doit le payer maintenant. Il ne faut jamais oublier que l’Education est restée la grande victime des crises sociales qui ont secoué le pays de février 2006 à juin 2008. Si rien n’est fait maintenant, l’avenir du pays sera incertain.


Réalisée par A. Makissa Diallo

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